Hommage rendu à Jeannine Thiennot lors de ses obsèques, le 17 septembre 2024 à Châteauroux, par Léandre Boizeau, président d’honneur du Comité de soutien pour la révision du procès Mis et Thiennot.
Jeannine,
Que c’est dur de devoir t’accompagner pour ton dernier voyage dans ce cimetière dont tu as si souvent arpenté les allées pour te recueillir sur la tombe de Gaby au cours des vingt années qui viennent de s’écouler. Avec, vrillé au ventre, l’espoir d’offrir à sa mémoire le bonheur suprême de l’innocence enfin reconnue.
« Je résiste ! » as-tu eu la force de murmurer, en ultime message délivré à tes proches, la veille encore de ta mort.
« Je résiste ! » Un mot d’ordre intime, une règle de vie que tu t’es imposée à toi-même dès lors que tu as rencontré celui qui allait devenir l’homme de ta vie, ton amour, ton héros, celui dont tu allais partager les tourments, les souffrances, les combats pour former ce merveilleux couple que tous, ici, nous avons connu, apprécié et tant aimé.
Jeannine et Gaby, inséparables, admirables dans le bonheur comme dans l’adversité.
Ensemble, vous avez tout vécu.
La joie de bâtir une famille unie avec des enfants aimants et aimés.
Le drame aussi. Le pire des drames : celui de perdre deux de vos cinq enfants chéris. Peut-on mesurer ce qu’il vous a fallu puiser au plus profond de vous-même pour dépasser cette tragédie ? Difficile, pour un couple, de se reconstruire après pareille épreuve et pourtant vous l’avez fait, tous les deux, parce que vous vous le deviez l’un à l’autre, parce que vous le deviez à vos trois enfants restants.
Et puis il y avait cette autre épreuve à vivre au quotidien : l’Affaire !
Celle qui a empoisonné la vie de Gaby mais aussi celle de Raymond, d’Emile, de Gervais, de Stanislas, d’André, de Bernard et de Jean.
Qui peut imaginer l’horreur qu’ont vécu ces hommes-là ?
Dans l’enfer de la gendarmerie et de la mairie de Mézières, tout d’abord, qui les marquera à jamais et leur fera vivre des cauchemars tout le reste de leur existence.
Qui peut imaginer le capital de souffrance amassé durant toute une vie de ne pas voir son innocence reconnue ?
Deux mètres cinquante sur quatre mètres.
Marcher pour ne pas devenir fou.
Des décennies après son incarcération, il arrivait encore à Gaby de se lever la nuit pour parcourir le chemin de croix qui avait été le sien dans sa cellule de prison pendant plus de sept ans.
Alors toi, Jeannine, la merveilleuse petite mère, tu le rejoignais pour tenter d’apaiser sa douleur et l’empêcher de tourner en rond dans sa tête.
Jeannine, on ne dira jamais assez le soutien que tu as pu apporter à Gaby.
Tous les membres du Comité pour la révision du procès Mis et Thiennot en ont pris conscience dès sa création. Toujours présente, prête à venir en aide à son homme.
Et présente plus que jamais après la mort de Gaby en 2003. Fragile mais plus que jamais déterminée à obtenir la décision tant attendue.
Un formidable espoir se lèvera le 5 octobre 2023 quand la commission de la Cour de Cassation annoncera que le procès doit être révisé et que les aveux obtenus sous la violence doivent être retirés du dossier.
Les hurlements de douleur, les cris de terreur et de souffrance s’échappant la nuit de la mairie de Mézières auront traversé l’espace et le temps pendant 76 ans avant de parvenir aux oreilles des magistrats parisiens.
Plus de 40 ans de combats du Comité de soutien avec des phases d’espoir et de découragement pour arriver à cette décision qui semblait ouvrir grand la porte de l’innocence enfin reconnue des huit malheureuses victimes de cette grave, très grave erreur judiciaire.
Et avec elle, la perspective de pouvoir enfin t’annoncer « Jeannine, c’est fait. Ils sont innocents ! » C’était sans-compter sur les combats d’arrière-garde menés par ceux qui, au prétexte de vouloir défendre la mémoire du garde Boistard qui a toujours été honoré par nos soins, ont à coeur de voler au secours de celles des tortionnaires qui ont opéré à Mézières.
Dans la foulée, une partie civile a soudainement surgi du néant où elle se tenait depuis plus de quarante ans, pour nous mener une guerre d’escarmouche procédurale ayant pour effet de faire reculer l’échéance en nous posant, au passage, des problèmes financiers que nous nous efforçons de résoudre au mieux.
Voilà Jeannine, la vraie raison de ce retard, que tu ne comprenais pas, que tu n’admettais pas. On te la cachait un peu pour ne pas te faire souffrir inutilement, pour ne pas que tu partes en désespérant de la nature humaine.
Jeannine, petite bonne femme de Brenne, devenue grande dame à force de détermination et de dignité nous quitte pour rejoindre son Gaby.
Inspirons-nous de son exemple : « Résistons ! ». Affirmons avec force notre volonté farouche, absolue, de mener le combat à son terme.
Thierry, Éric, Catherine, soyez fiers de vos parents ! Soyez fiers de porter le nom de Thiennot.
Tous ici nous sommes les enfants de Mis et Thiennot.
